Comment le conflit ukrainien a aidé l’Occident collectif à repenser son unité (Partie II)

Comment le conflit ukrainien a aidé l’Occident collectif à repenser son unité (Partie II) Source: Gettyimages.ru
Comment le conflit ukrainien a aidé l’Occident collectif à repenser son unité [photo d'illustration]
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L’évolution rapide de la nature de la guerre, induite par la révolution des drones – qui s’est manifestée dans les conflits en Ukraine ainsi qu'autour de l’Iran – offre une perspective nouvelle sur des concepts familiers. Analyse de Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue «La Russie dans les affaires mondiales».

 

Au cours des quatre dernières années, le potentiel de la « menace russe » a permis à l'OTAN de s'élargir en intégrant des États autrefois neutres, a conduit à rompre la plupart des liens économiques et la quasi-totalité des liens politiques avec Moscou, a fait de la confrontation avec la Russie la pierre angulaire de la politique étrangère et, dans une certaine mesure, intérieure de l'Union européenne (UE), et a amorcé l'édification de véritables murs et « rideaux » séparant le camp occidental de la Russie. Toutefois, une évolution qualitative s'impose désormais ; or, celle-ci exige une consolidation institutionnelle fondée sur une posture antirusse dans l'esprit de la période de pleine maturité de la Guerre froide.

Cela pose deux problèmes.

Premièrement, malgré des efforts idéologiques soutenus, il s'est avéré impossible de convaincre le grand public européen que la Russie représente une menace existentielle pour le Vieux Continent comparable à celle que constituait l'URSS. Le clivage idéologique observé par le passé ne s'est pas enraciné, et la tentative de Joe Biden de relancer le récit du « monde libre face à la tyrannie » a fait long feu. Par conséquent, la peur de la Russie ne peut être entretenue efficacement que dans une partie des pays (il est impossible, par exemple, d'effrayer un Espagnol avec la perspective d'une invasion russe) et même dans ces endroits, comme le montre l'exemple de l'Allemagne, le scepticisme demeure élevé.

Deuxièmement, la militarisation obéit à une logique qui lui est propre. Même lorsqu'on y a recours pour favoriser l'unité et la relance économique, on finit rapidement par devoir mobiliser la société sur les plans moral et politique, non plus autour d'un simple soutien mais d'une participation active. Comme le veut l'adage, un fusil accroché au mur finit inéluctablement par être utilisé. Or, dans aucun pays européen, l'opinion publique ne souhaite la guerre. Forcer la main à la population n'est pas une option, et une rééducation prend trop de temps, sans pour autant garantir le succès.

C'est ici que l'Ukraine entre en scène, investie d'un rôle singulier. Les dirigeants ukrainiens, déterminés à combattre la Russie dans le but d'atteindre des objectifs maximalistes, transforment le pays en une sorte de lansquenet. Ils endossent avec enthousiasme une mission que l'Europe se garde bien d'assumer : mener la guerre contre les Russes et leur infliger les pertes les plus lourdes possibles. Ce n'est pas tout, l'autre élément est la révolution des drones. Celle-ci modifie la place des effectifs humains et, dans une certaine mesure, compense leur pénurie. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce facteur, qui semble relever de la pure technique, pourrait jouer un rôle déterminant.

L'Occident par procuration

On voit donc apparaître un nouveau « collectif » occidental. Il a pour noyau l'Europe, pour qui la menace russe agit comme un facteur d'unité dans un monde en proie aux bouleversements et à l'incertitude. Afin d'éviter un affrontement direct, le « volontaire » ukrainien est recruté. Un complexe militaro-industriel unifié, axé principalement sur la production de drones, est mis en place pour l'approvisionner. Cela implique qu'à long terme, les capacités de défense de l'Europe elle-même s'en trouvent également renforcées ; en d'autres termes, on peut démontrer aux citoyens qu'il ne s'agit pas d'argent dépensé pour autrui, mais dans leur intérêt propre. Par ailleurs, l'allié majeur outre-Atlantique réduit son implication, sans toutefois se retirer totalement, tout en se tenant prêt à apporter son soutien en cas de besoin (moyennant paiement). Parallèlement, les États-Unis profitent des conflits qui agitent le Vieux Continent pour tester leurs propres approches, notamment dans le domaine technologique.

Le maintien de liens transatlantiques solides permet aux États-Unis, le cas échéant, d'exercer une influence sur l'Europe et d'obtenir sa participation à la confrontation avec leur principal adversaire, la Chine. Du moins, d'empêcher un rapprochement entre l'Europe et Pékin.

Tout ceci est instable, mais il ne faut pas s'attendre à l'émergence d'une structure permanente. Le monde entre dans une nouvelle ère où tout est désormais temporaire. La confrontation militaire avec la Russie est un élément essentiel de ce schéma ; sans elle, tout s'effondre pour les Européens. Par conséquent, ils tenteront de maintenir le statu quo aussi longtemps que possible. (Il ne faut pas prendre au sérieux les discussions sur le fait qu'il est temps de lancer des négociations avec la Russie : dans l'optique européenne, cela ne peut signifier qu'un abandon des objectifs par Moscou.) Les États-Unis sont moins intéressés par cette situation, mais n'en subissent pas non plus les conséquences négatives ; ce ne sont pas eux qui en supportent le coût. Les dirigeants ukrainiens – qu'il s'agisse du gouvernement actuel ou de tout autre susceptible de lui succéder – ne modifieront pas leur attitude ; ils n'ont plus nulle part où battre en retraite. Qui plus est, servir de « fer de lance » braqué contre la Russie constitue pour Kiev la seule véritable chance de s'intégrer aux structures occidentales, les voies plus classiques d'adhésion à la communauté occidentale étant fermées à un pays se trouvant dans une telle situation.

Il existe cependant une variable : les possibles basculements politiques dans les principaux pays européens. La progression, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, de forces jusqu'ici qualifiées d'« extrême droite » fait peser un risque de bouleversements internes. L'ascension hypothétique de ces responsables politiques pourrait modifier la conception de la « collectivité » occidentale, sans que l'on sache cependant dans quelle direction. Quoi qu'il en soit, les luttes de pouvoir internes détourneront le Vieux Continent d'autres enjeux.

L'histoire montre qu'un Occident uni est une construction instable et en constante évolution. L'impression de son immutabilité et de sa permanence est née pendant la Guerre froide, alors même que cette période de l'histoire politique présentait un caractère très particulier, voire unique. Nul ne peut encore dire à quoi ressemblera la communauté occidentale au terme de la transformation mondiale actuelle (il convient également de prendre en compte les évolutions démographiques au sein des sociétés occidentales). Cependant, durant cette phase de transition, un Occident uni, avant tout une Europe unie, tentera de survivre en affrontant la Russie. C'est un point qu'il faut toujours garder à l'esprit.

Comment le conflit ukrainien a aidé l'Occident collectif à repenser son unité (Partie I) à lire ici. 

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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