De la fermeté au dialogue : ce que révèle l’appel de Stubb et Store à Poutine

De la fermeté au dialogue : ce que révèle l’appel de Stubb et Store à Poutine Source: Gettyimages.ru
De la fermeté au dialogue : ce que révèle l’appel de Stubb et Store à Poutine [photo d'illustration]
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L’appel du Premier ministre norvégien Store et du président finlandais Stubb au président russe a surpris la plupart des commentateurs. Il n’y a pas lieu de surestimer cet événement, mais il ne faut pas non plus l’ignorer. Analyse de Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue «La Russie dans les affaires mondiales».

Commençons par expliquer pourquoi il convient de tempérer les attentes. Ce n’est pas la première fois que des dirigeants européens engagent le dialogue avec le président russe depuis le début de cette grave crise militaro-politique. Certes, il n’y avait plus eu de contacts depuis près d’un an et demi, mais il y en avait eu auparavant. Le résultat est nul, avant tout parce que, du côté européen, s’est ancrée, pour une raison quelconque, l’idée que le simple fait que l’UE daigne parler à Moscou constitue en soi un immense geste de bonne volonté de sa part. Ensuite, seule la Russie devrait faire des démarches en vue d’un compromis. De plus, l’approche adoptée en Europe depuis février 2022 n’a fondamentalement pas changé : la Russie ne doit rien retirer de ce conflit, et la seule option acceptable est sa débâcle. Par conséquent, toute discussion ne peut porter que sur les modalités de cette dernière.

Pour l’heure, rien ne permet d’affirmer que quoi que ce soit ait changé sur ce point. Il existe en Europe une volonté tenace d’empêcher tout processus de paix qui se déroulerait sans participation européenne. Cette participation est avant tout recherchée pour saper toute avancée qui ne correspondrait pas à des objectifs maximalistes. C’est pourquoi il convient de mettre en sourdine toute hypothèse de succès rapide des négociations de paix.

Mais ce n’est que l’avers de la médaille. Il y a un revers.

Malgré toute la combativité et l’intransigeance dont le Vieux Continent a fait preuve durant la présidence de Trump, l’Europe reste très dépendante des États-Unis. Dès que Washington manifeste la volonté de prendre ses distances vis-à-vis du soutien à Kiev (et plusieurs initiatives en ce sens ont déjà été prises depuis l’arrivée de Trump), Bruxelles et les capitales européennes se heurtent aux limites de leurs propres capacités d’assistance à l’Ukraine.

Au départ, il s’agissait d’une insuffisance de leurs propres moyens militaires. Aujourd’hui s’y ajoute un manque d’argent de plus en plus évident. De plus, chaque prise de distance supplémentaire des États-Unis vis-à-vis de Kiev est perçue comme un rapprochement avec Moscou, notamment lorsqu’il s’agit de dégager des intérêts commerciaux concrets. C’est précisément l’intérêt commercial qui constitue la clé la plus sûre pour ouvrir le cœur politique de Trump.

Jusqu’à récemment, les discours sur les perspectives fantastiques susceptibles de s’ouvrir entre la Russie et l’Amérique à l’issue du conflit ukrainien revêtaient un caractère purement spéculatif. Mais l’émergence de la question du diesel russe, qui, selon Donald Trump, pourrait stabiliser le marché américain des carburants, a fait passer les projets de coopération économique sur le terrain pratique. Disposant d’un levier tel que la suspension de leurs propres sanctions, les États-Unis sont en mesure de s’octroyer des privilèges exclusifs. L’assouplissement des sanctions concernant le diesel pourrait servir de test en vue d’utiliser ce même instrument à d’autres occasions. Quoi qu’il en soit, Washington a tout à fait les moyens de « récupérer » avantageusement certains actifs énergétiques russes sur le marché mondial ou d’obtenir une coopération sur certains projets à des conditions favorables. Le fait que l’Europe n’ait nullement l’intention de lever ses mesures punitives, et ne soit même pas prête à les assouplir ponctuellement, arrange bien les États-Unis : il n’y a pas de concurrence.

En Europe, on semble avoir pris conscience de cette situation. Premièrement, on assiste à un renforcement économique des États-Unis, lesquels considèrent de plus en plus les Européens comme des concurrents plutôt que comme des alliés. Deuxièmement, il existe un risque que, dans ce contexte, les Américains y prennent véritablement goût et trouvent un intérêt à entretenir certains liens avec la Russie, ce qui refroidirait considérablement leur ardeur à aider l’Ukraine. Rien de personnel, uniquement du rendement commercial. En pratique, cela se traduirait par une pression accrue des Américains sur Zelensky.

En s’immisçant dans les négociations, l’Europe espère orienter et contrôler Trump. Pour ce qui est du premier objectif, le Vieux Continent a appris à manigancer, en partie en torpillant les initiatives qu’il jugeait inacceptables. Il suffit de se rappeler les résultats de la rencontre à Anchorage. En revanche, concernant le second objectif, les Européens ne devraient pas se faire d’illusions. La pratique montre que, même lorsqu’il se replie sur des positions plus réservées, Trump finit toujours par revenir à la charge.

La méfiance envers le protecteur américain, les problèmes financiers et sociopolitiques de l’Europe et les craintes quant à l’évolution défavorable de la situation en Ukraine poussent les dirigeants européens à intensifier leur activité. Il ne faut pas nécessairement prendre pour argent comptant les affirmations des dirigeants finlandais et norvégien selon lesquelles ils agissent à titre national et de leur propre initiative, sans concertation avec les autres. Cette présentation pourrait servir de couverture en cas d’échec : l’initiative passerait alors pour une simple démarche malavisée, sans plus. Pourtant, les intenses tractations observées en Europe au cours de la semaine écoulée témoignent plutôt du contraire : c’est un ballon d’essai lancé au nom de la communauté européenne.

Cet entretien téléphonique montre que, même en Europe, on commence à reconnaître que la situation évolue, et qu’elle évolue potentiellement dans une direction défavorable à Kiev et à ses alliés. C’est déjà un résultat en soi. Et l’on peut s’attendre à ce que ce glissement se poursuive. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Stubb et Store se sont soudainement souvenus de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec leurs voisins…

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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