Contribuer au succès de la Russie dans le conflit ukrainien ne figure pas dans les plans de Donald Trump, même si les États-Unis sont les seuls à employer des efforts diplomatiques pour le résoudre. Le rédacteur en chef de la revue «La Russie dans les affaires mondiales », Fiodor Loukianov, explique la visite des négociateurs américains en Russie.
Il convient de saluer les efforts diplomatiques visant à mettre fin à un conflit armé aggravé et sanglant. La ténacité de l’administration de Donald Trump, qui y consacre de l’énergie depuis plus d’un an et demi, mérite d’être reconnue, même si les résultats ne peuvent être qualifiés d’exceptionnels.
Au moins, la Maison Blanche est la seule entité en Occident à tenter d’agir et à disposer de moyens d’influer sur la situation. Le président américain et ses plus proches collaborateurs souhaiteraient sans doute réellement mettre fin à la guerre, car sa poursuite les détourne de la mise en œuvre des orientations de politique étrangère qu’ils jugent prioritaires. Toutefois, cette condition est nécessaire mais pas suffisante.
Pourquoi le processus de règlement initié par Trump tourne-t-il en rond, et pourquoi chaque étape s’achève-t-elle par de nouvelles déceptions ?
Donald Trump et ses proches hommes de confiance considèrent cet objectif, certes très ardu (comme ils ont déjà pu le constater), comme étant d’ordre essentiellement technique. Ils le perçoivent comme un casse-tête soluble en soi, indépendamment du contexte international global. C’est une vision caractéristique de l’actuelle Maison Blanche qui appréhende le monde comme un ensemble de défis pratiques visant à renforcer les positions des États-Unis, avant tout sur le plan commercial. Ce qui s’explique par le parcours professionnel des principaux acteurs concernés, et celui du président lui-même ainsi que de ses deux émissaires clés.
Une telle attitude est utile si elle est d’ordre instrumental plutôt qu’arbitraire. Autrement dit, si elle s’accompagne d’une compréhension claire des dynamiques du développement international ayant conduit au déclenchement du conflit et de ce qui en constitue – pour reprendre la terminologie russe – les causes premières. Il s’agit, par conséquent, de déterminer quels ajustements apporter au système des relations entre les grandes puissances afin de prévenir ce type d’affrontement.
Le leitmotiv constant de Trump est que cette guerre n’aurait jamais éclaté s’il avait été président ; il sous-entend par là que la responsabilité en incombe à la stupidité et à l’incompétence de « Sleepy Joe » et des Démocrates qui l’entouraient. Certes, Trump a par le passé affirmé que la politique d’élargissement de l’OTAN, menée de longue date, avait conduit à la crise, mais, dans l’ensemble, les grands processus politico-militaires ne l’intéressent guère. Or, la politique des États-Unis et de l’OTAN à l’égard de l’Ukraine a été déterminée, pendant des décennies, non par les préférences conjoncturelles de tel ou tel dirigeant de Washington ou de Bruxelles, mais par une certaine conception des intérêts stratégiques de l’Occident. Et la crise, entrée dans une phase d’une extrême gravité en 2022, constitue le prolongement logique de tout ce qui s’est passé depuis 1991.
D’où la sous-estimation, par la Maison Blanche, de l’importance de l’issue du conflit pour toutes les parties prenantes, qu’elles soient engagées sur le terrain ou qu’elles apportent un soutien direct, à l’instar de l’Europe. L’enjeu de cet affrontement est tel pour la Russie comme pour l’Ukraine – des enjeux certes différents, mais perçus par les deux camps comme décisifs pour leur destin – qu’une résolution ne saurait passer par le type d’« accord » affectionné par Trump.
Ainsi, chaque nouvelle tentative du duo de négociateurs de « désamorcer l’obus » suit le même schéma et se conclut presque par une impasse.
Autre point important : la contradiction entre la contribution que les États-Unis ont apportée en pratique (et continuent en partie d’apporter) à la poursuite du conflit et le rôle qu’ils souhaitent jouer.
Il ne fait aucun doute que la position des États-Unis a évolué depuis l’arrivée de l’équipe Trump : l’obsession pour cette guerre a nettement diminué. Le président actuel souhaite prendre du recul tout en conservant des leviers d’influence décisifs sur le cours des événements. C’est là, toutefois, qu’apparaît une incohérence.
Transférer aux Européens la charge financière ainsi que la responsabilité de la prise de décisions et de l’issue de la situation, tout en exigeant le respect de ses propres conditions, est une entreprise qui est loin d’être évidente. Elle suppose, de la part des partenaires subalternes, une soumission inconditionnelle que justement la Maison Blanche ne parvient pas à obtenir, ne disposant pas d’une capacité de coercition suffisamment écrasante. Qui plus est, tant Kiev que les capitales européennes ont appris à composer avec ce dirigeant américain atypique et, à défaut d’obtenir gain de cause, à échapper à ses pressions.
L’arme absolue – celle contre laquelle il n’existe aucune parade – serait de mettre fin à tout soutien militaire ; or, c’est ce que Trump ne fera jamais, même s’il le souhaitait. Contribuer au succès de la Russie ne figure pas dans ses plans (bien que l’issue du conflit armé lui importe peu, dans une certaine mesure, pourvu qu’elle ne se solde pas par un effondrement total de l’Ukraine). De telles mesures ne trouveraient assurément aucun écho favorable au sein de la quasi-totalité de l’échiquier politique américain. Il n’y a là-bas pratiquement aucun intérêt positif pour la Russie. En d’autres termes, la Maison Blanche n’envisage pas de révolution dans sa vision du conflit en Europe de l’Est. Faute de quoi, on en revient à la situation actuelle : une confrontation enlisée et très dure, à la durée indéterminée. Un affontement où les acteurs directs – ceux qui courent eux-mêmes tous les risques – jouent un rôle bien plus important que les médiateurs, les observateurs ou les simples supporteurs qui se tiennent à l’écart.
Cela ne signifie pas pour autant que les déplacements du tandem de pacificateurs soient dénués de sens. L’infrastructure de communication entre les parties adverses revêt une importance capitale. À l’heure actuelle, ce domaine connaît toutefois des problèmes d’organisation, notamment en ce qui concerne les institutions officielles.
Les amis et les proches sont utiles pour établir une compréhension mutuelle informelle, mais ce ne sont pas eux qui concluent la paix.
Les allées et venues du gendre et du partenaire commercial pourraient servir de catalyseur à des négociations de fond visant à mettre fin au conflit. Toutefois, ce sont des personnes et des structures jouissant d’une légitimité étatique et de tous les pouvoirs nécessaires qui mèneront ces négociations et mettront un terme à la guerre. On ne peut pas régler cela selon des codes informels.
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