Antonio Costa, le président du Conseil de l’Union européenne, vient d’affirmer la reprise des négociations d’adhésion de l’Ukraine et de la Moldavie le 15 juin. Pour Karine Bechet, si ce processus a peu de chances d’aboutir à court terme, il ne comporte pas moins un véritable risque politique pour les pays européens.
Les discussions sur l’entrée de l’Ukraine dans l’UE vont reprendre, en parallèle avec celles concernant la Moldavie. Le processus est lent et semé d’embûches, car les risques – pour les pays européens – sont particulièrement élevés. Dès le 28 février 2022, Zelensky s’est adressé à l’Union européenne, pour que l’Ukraine bénéficie de la nouvelle procédure accélérée d’intégration européenne. 8 pays européens l’ont alors soutenu, mais Ursula von der Leyen déclarait que la procédure serait longue. Finalement, des réformes furent exigées de l’Ukraine, dans le domaine notamment de la justice et de la lutte contre la corruption, et le 14 décembre 2023 le Conseil européen a décidé de lancer les négociations.
Pourtant, rappelons que la volonté des dirigeants ukrainiens « post-Maïdan » d’entrer dans l’UE et l’OTAN a été inscrite dans la Constitution ukrainienne dès 2019, le projet avait été déposé au Parlement ukrainien encore sous la présidence de Porochenko en septembre 2018. Selon ses paroles, cela devait obliger les futures élites dirigeantes. Ainsi, l’adresse de Zelensky à l’UE, après la réponse militaire de la Russie en février 2022, n’a pas pour fondement l’Opération militaire spéciale russe : elle l’utilise simplement comme une « excuse » pour justifier sa ligne idéologique antérieure.
La question est donc fondamentale pour l’Ukraine et deux révolutions, Orange et Maïdan, ont été organisées en ce sens par les Atlantistes. Le but est simple : la rupture avec la Russie, le Monde russe et donc l’histoire de l’Ukraine, doit être totale et violente. Le meilleur moyen de détruire un pays et son peuple est de lui faire renier son histoire. Il n’a alors plus d’avenir. C’est ce que nous observons.
Comme le déclare le Président du Conseil de l’Union européenne, la reprise des négociations avec l’Ukraine a été rendue possible en raison de la levée du veto hongrois, ce qui par ailleurs remet à leur place les déclarations un peu forcées concernant la ligne pro-Hongrie du nouveau dirigeant Peter Magyar, parfaitement aligné sur Bruxelles pour toutes les questions essentielles.
L’unanimité aurait été ainsi obtenue pour ouvrir les premières discussions, et elles seront nombreuses, en commençant sur les valeurs et les principes fondamentaux à respecter pour ces pays candidats.
Déjà, de multiples questions se posent, surtout après l’enchaînement des scandales de corruption – principalement en Ukraine, mais également en Moldavie, après les répressions dans ces pays des oppositions politiques, avec l’officialisation du néonazisme en Ukraine. Même la Pologne a protesté contre les funérailles nationales organisées pour le « héros nazi » ukrainien, Andriï Melnyk, qui promettent d’ailleurs de n’être que le début de la glorification du passé nazi de l’Ukraine.
Ainsi, de quelles « valeurs » et « principes fondamentaux » européens, parle-t-on ? De la corruption institutionnelle ? Certes, elle est bien installée à Bruxelles.
De la lutte contre le pluralisme ? Cela semble, en effet, être devenu le maître-mot des « post-démocraties » européennes – qui ne semblent donc plus des démocraties.
De la réécriture de l’histoire ? C’est, en effet, incontournable pour les élites atlantistes aujourd’hui.
Finalement, ils ont beaucoup de valeurs en commun, mais cela ne peut être (encore) ouvertement annoncé au bon peuple, qui risquerait de se réveiller.
Il n’y a pas de problème de « valeurs » pour l’adhésion de l’Ukraine, ni de la Moldavie, à l’UE. En revanche, il y a un sérieux problème de légitimité : comment le faire accepter aux populations ? La décision est bien prise, mais il faut encore gagner du temps, car les conséquences seraient non négligeables pour les pays européens. Et je ne parle même pas de la dimension économique et financière.
Ces deux pays, à des niveaux divers, ont des problèmes territoriaux. La région de Transnistrie a annoncé son indépendance après un conflit armée avec la Moldavie, suite à la chute de l’URSS, et la sécurité de la région est officiellement garantie par la Russie, grâce à une présence militaire. Les pressions sur cette région par la Moldavie se sont intensifiées ces dernières années, non sans une aide active de l’Ukraine, en tout cas sous drapeau ukrainien, à la frontière et des institutions européennes. La Transnistrie, difficile d’accès pour la Russie, en cas de problèmes graves, est manifestement considérée comme un autre front potentiel par les Atlantistes.
Dans cette logique, l’intégration de la Moldavie va soulever la question de la remise en cause de la présence militaire russe en Transnistrie, afin de reprendre le contrôle de la zone, sur fond de dilution du territoire dans la Roumanie, où s’ouvre l’une des plus grandes bases de l’OTAN dans la région.
Pour sa part, l’intégration européenne de l’Ukraine signifie l’intégration officielle en Europe du conflit sur le front ukrainien. Sous la houlette de l’UE, les pays européens sont déjà cobelligérants, bien que de manière informelle puisque la Russie, pour l’instant, n’en tire pas toutes les conséquences. Le voile tomberait et avec le principe d’assistance entre les pays européens, ils deviendraient directement parties au conflit.
Il y a donc peu de chance, sauf désespoir profond des élites atlantistes dirigeantes en Europe, que l’Ukraine entre rapidement dans l’UE. En revanche, le processus en lui-même oblige politiquement les pays membres et justifie une implication toujours plus grande des structures de l’UE dans le conflit, ainsi que la militarisation de l’Europe.
Il est difficile de ne pas faire de parallèle avec l’OTAN. Formellement, l’Ukraine n’est pas entrée dans l’OTAN, pourtant elle est passée aux standards de l’OTAN, son armée est formée par des instructeurs de l’OTAN, elle est fournie en armes par les pays de l’OTAN, le renseignement militaire est directement assuré par ces mêmes pays de l’OTAN, et les accords bilatéraux de sécurité, coopération etc. conclus permettent d’enclencher, si la volonté politique se manifeste, des mécanismes équivalant à ceux de l’article 5 du Traité de l’OTAN.
Ainsi, le processus de dilution de l’espace ukrainien dans l’espace atlantiste est déjà bien avancé, la question formelle de son intégration institutionnelle arrivera – ou pas – selon les besoins des Atlantistes. Avec la relance annoncée en grande pompe de l’intégration européenne de l’Ukraine, sur fond d’arrivée de Zelensky à Evian pour le G7 et la volonté marquée des organisateurs de réintégrer plus officiellement les États-Unis dans la guerre en Ukraine, nous sommes bien dans le cadre d’un conflit long, à différentes phases, dont les contours ne sont pas encore clairement déterminés.
Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.
