En abrogeant la loi sur l'esclavage, Paris célèbre un symbole, mais refuse de rendre justice, selon Egountchi Behanzin, analyste politique, fondateur et président de la Ligue de défense noire africaine.
Le 28 mai 2026, l’Assemblée nationale française a voté à l’unanimité l’abrogation du Code noir, une ordonnance royale de 1685 réglementant l’esclavage dans les colonies françaises. Les larmes ont coulé à la tribune, les discours vibraient d’une dignité chèrement gagnée. Ensuite, les portes du palais Bourbon se sont refermées et tout est resté comme avant. Il faut le souligner : un symbole privé de substance n’est qu’une mise en scène mémorielle. La France est grevée d’une dette qu’elle n’a jamais payée, et un vote unanime, si émouvant soit-il, ne suffit pas à régler l’affaire. Deux cent quarante-quatre députés ont abrogé des édits qui réduisaient des êtres humains au statut légal de « biens meubles » pouvant être achetés, vendus, hérités et mutilés. Ce vote a été unanime. La France se montre rarement aussi unie et, dans le cas présent, cette unité a servi avant tout à masquer le vide qui a suivi.
Cependant, soyons précis. Le Code noir n’était plus en vigueur depuis l’abolition de l’esclavage en 1848. L’abroger en 2026 signifie supprimer des lois obsolètes du corpus juridique. Un acte nécessaire sur le plan symbolique, car le maintien de ces édits royaux dans le droit français était, comme l’a admis Macron lui-même, « une forme d’offense ».
La reconnaissance, et puis l’oubli ?
La question des réparations brûlait visiblement les lèvres du rapporteur de la loi, Max Mathiasin, qui a préféré cependant la renvoyer à un « cadre plus large », une expression qui, dans le vocabulaire politique français, a toujours signifié : « pas maintenant, pas ici, peut-être jamais ». Le débat avait lieu, il faut le préciser, à quelques pas d’une statue de marbre de Jean-Baptiste Colbert, le ministre de Louis XIV, artisan du Code noir. Elle n’a pas été enlevée.
« Que signifie abroger le Code noir en 2026 si les Outre-mer continuent d'être regardés depuis Paris comme des périphéries lointaines ? », a lancé l’avocate et femme politique française Émeline K/Bidi, qui représente la 4e circonscription de La Réunion.
En 2001, la loi Taubira avait reconnu la traite transatlantique des esclaves et l’esclavage comme des « crimes contre l’humanité ». Un événement marquant, aboutissement d’années de combat contre une résistance politique notable. Vingt-cinq ans plus tard, que reste-t-il de cette reconnaissance ? Une commémoration annuelle le 10 mai. Des discours présidentiels. Et une République qui continue à donner à des rues, des écoles et des bâtiments publics le nom d’hommes ayant organisé la déportation et la torture de millions d’êtres humains.
Tel est le paradoxe insupportable de la République française : elle reconnaît le crime, elle vote l’abrogation de ses textes fondamentaux, mais continue, sans sourciller, à honorer ceux qui mirent en place ce système.
L’affaire Haïti
Pour comprendre l’ampleur de la dette non remboursée de la France, il suffit de regarder du côté d’Haïti. En 1825, en la menaçant d’un bombardement, le roi de France Charles X impose à la jeune République d’Haïti, premier pays noir libre du monde, né de la seule révolte d’esclaves réussie de l’histoire, une « dette de l’indépendance » de 150 millions de francs-or. Pour donner un ordre d’idée, l’indemnité de 150 millions de francs-or imposée à Haïti par la France en 1825 représente 16 fois le PIB du pays. La somme fut « renégociée » à 90 millions de francs-or en 1838, ce qui restait ruineux. Plus d’un siècle d’assujettissement financier aux créanciers français, contre zéro euro de réparations versé à ce jour par la France aux descendants des personnes réduites en esclavage.
Les esclaves et leurs descendants ont été forcés d’indemniser leurs oppresseurs. La France a contraint les victimes à payer leurs tortionnaires. Cette extorsion postcoloniale a enfermé Haïti dans une dépendance financière structurelle pendant plus d’un siècle. Le peuple haïtien, qui avait déjà payé de son sang et de sa liberté, dut payer encore : cette fois, de son avenir.
En 2015, en Guadeloupe, François Hollande a promis lors de l’inauguration d’un mémorial sur l’esclavage : « En Haïti, j’acquitterai la dette que nous avons. » Mais il n’est jamais allé en Haïti, et la dette n’a jamais été remboursée. Macron, pour sa part, a reconnu que la question des réparations devrait être abordée, sans annoncer de mesures spécifiques.
La France, comme le Royaume-Uni, demeure l’un des neuf États ayant voté en 2022 contre la résolution 51/32 du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, appelant les États à rendre justice pour l’esclavage et le colonialisme. Il s’agit d’un choix politique délibéré. Comme le Royaume-Uni et les pays de l’UE, la France s’est aussi abstenue lorsque l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution en mars, reconnaissant la traite transatlantique et la réduction des Africains en esclavage comme l’un des plus graves crimes contre l’humanité.
L’esclavage n’est pas de l’histoire ancienne. Il perdure dans les niveaux de pauvreté de la Guadeloupe, de la Martinique et de La Réunion ; il s’exprime dans des taux de chômage qui dépassent systématiquement ceux de la France métropolitaine ; il se lit enfin dans des inégalités de santé et d’éducation que la République constate depuis des décennies sans jamais les corriger véritablement.
Le militant martiniquais Dieudonné Boutrin, descendant d’esclaves, l’a déclaré sans ambages après le vote à l’Assemblée nationale : « Cela ne change rien. Les Noirs sont toujours perçus de la même manière. » Il a appelé à mettre en place un « véritable programme de réparations », fondé sur l’éducation, la transmission active de l’histoire et le démantèlement du racisme systémique. Pas de symbolique, mais un changement structurel, financé, engageant la responsabilité.
Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de Martinique, a demandé dans une lettre ouverte à Macron une nouvelle loi établissant clairement que « le crime de la traite et de l’esclavage » a causé « des dommages historiques », culturels, sociaux, économiques et psychologiques « durables ».
Comme l’a déclaré le député écologiste français Steevy Gustave, « aucun vote ne pourra réparer à lui seul des siècles de vies brisées. Nous ne sommes pas des descendants d'esclaves, nous sommes des descendants d'êtres humains nés libres puis réduits en esclavage ! »
Ce qui peut réellement être fait
La reconnaissance de la dette d’Haïti pourrait ouvrir un processus de restitution, négocié en consultation directe avec la société civile haïtienne. Un fonds national de réparations pourrait aussi être créé pour les descendants des personnes réduites en esclavage dans les territoires d’outre-mer, finançant l’enseignement, le développement économique et la santé publique. Une commission indépendante, composée d’historiens, de juristes et de représentants des communautés, pourrait être chargée de quantifier les dommages et de proposer des mesures contraignantes. Les statues des artisans de l’esclavage, à commencer par celle de Colbert au palais Bourbon, devraient être démontées, tandis que l’histoire de l’esclavage et de la colonisation devrait être intégrée aux programmes scolaires comme faisant pleinement partie de l’identité française, et non comme une note de bas de page.
Le vote du 28 mai 2026 était nécessaire, attendu depuis longtemps et sincèrement émouvant pour ceux qui l’ont vécu. Mais il a déjà été récupéré, transformé en vitrine d’une République qui admire sa propre vertu sans assumer ses responsabilités.
La richesse de la France s’est en grande partie construite sur le dos de corps enchaînés, sur un labeur volé. La France a indemnisé les propriétaires d’esclaves au moment de l’abolition, mais elle n’a toujours pas indemnisé les esclaves. Aujourd’hui, elle vote, elle pleure et retourne à ses affaires, sous l’œil de Colbert qui la regarde du haut de son piédestal.
Restaurer la justice est une obligation morale, légale et politique. La France doit choisir : rester indéfiniment dans le théâtre du symbolique ou, enfin, s’engager dans l’ère de la réparation.
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