L’ONU veut-elle que l’esclavage soit oublié ?

L’ONU veut-elle que l’esclavage soit oublié ?
L’ONU veut-elle que l’esclavage soit oublié ? [image d'illustration générée par l'intelligence artificielle]
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Honorer les victimes du passé est vain si cela sert de prétexte pour éluder les hiérarchies mondiales d’aujourd’hui, estime Egountchi Behanzin, dirigeant fondateur de la Ligue de défense noire africaine, porte-parole des Frères panafricains, analyste politique et militant panafricain.

La déclaration des Nations unies affirmant que la traite des Africains réduits en esclavage constitue « le crime le plus grave contre l’humanité » et « l’injustice la plus inhumaine et la plus persistante contre l’humanité » mérite une interrogation rigoureuse. Ce qui semble être une simple déclaration morale dissimule une pensée complexe qui nécessite d’être examinée avec la plus grande attention.

Il faut d’abord reconnaître la force symbolique d’une telle proclamation. Nommer, c’est déjà juger. En définissant la traite transatlantique et l’esclavage racialisé comme le crime le plus grave, l’ONU condamne ces horreurs et consacre un absolu moral. Pourtant, cette absolutisation, bien qu’elle puisse apparaître comme un acte de réparation tardif, porte en elle une ambiguïté fondamentale. Car que signifie parler de « l’injustice la plus inhumaine » dans une histoire humaine remplie de violences, de massacres, de génocides et de diverses formes de domination ? Qualifier un seul événement de mal absolu nous fait oublier que la violence s’inscrit dans un système plus vaste. Cela fait passer une réalité constante pour une simple exception.

Cette critique, cependant, ne cherche nullement à minimiser la nature spécifique et sans précédent de la traite des esclaves. À bien des égards, elle a constitué un dispositif inédit : l’industrialisation de la déshumanisation, la racialisation juridiquement codifiée de la servitude, la réduction d’êtres humains à l’état de marchandises dont la valeur fluctuait au gré des forces du marché. Ce qui est stupéfiant, ce n’est pas seulement son ampleur quantitative, mais la structuration idéologique qui l’a rendue possible. L’esclavage moderne, dans sa forme atlantique, fut un système dans lequel l’Africain s’est vu assigner une altérité radicale justifiant une exploitation sans restriction.

C’est cette dimension structurelle qui rend la déclaration des Nations unies à la fois nécessaire et insuffisante. Nécessaire, car elle reconnaît enfin l’ampleur d’un crime longtemps minimisé ou euphémisé. Insuffisante, car elle reste cantonnée à une logique déclarative qui, faute de conséquences politiques concrètes, risque de se réduire à un geste symbolique de contrition. Le langage de la condamnation morale, s’il n’est pas ancré dans des mécanismes de réparation, de transformation et de redistribution, devient un signe d’engagement vain.

Il convient donc de s’interroger sur la temporalité de cette reconnaissance. Pourquoi maintenant ? Pourquoi si tard ? L’histoire des institutions internationales est jalonnée de silences éloquents. Pendant des siècles, les puissances qui ont bâti leur richesse sur l’esclavage ne se sont pas contentées de le tolérer, elles l’ont légitimé, codifié et rationalisé. Que les Nations unies, héritières d’un ordre international largement façonné par ces mêmes puissances, proclament aujourd’hui l’inhumanité de ce système, peut être lu comme une forme de catharsis institutionnelle. Mais pour que cette catharsis soit crédible, elle doit s’accompagner d’une réflexion sur les continuités. Les logiques d’exploitation, de hiérarchie raciale et de domination économique n’ont pas disparu, elles se sont transformées.

En effet, l’un des aspects les plus problématiques de cette déclaration réside dans son effet de clôture historique. En qualifiant l’esclavage d’injustice « persistante », elle en reconnaît certes la constance, mais le confine simultanément à un passé qui semble révolu, comme si ces violences appartenaient à une époque achevée. Pourtant, une lecture critique de la mondialisation contemporaine révèle des formes renouvelées de servitude : travail forcé, exploitation économique des pays du Sud et extraction des ressources au profit de lointains centres de pouvoir. Ces phénomènes ne sont pas identiques à l’esclavage transatlantique, mais ils en prolongent une certaine logique fondamentale.

Il existe donc un risque que la déclaration fonctionne comme une couverture morale : en condamnant une injustice passée, elle permet d’échapper à une remise en question radicale des structures présentes. La reconnaissance devient un substitut à la transformation. On honore la mémoire des victimes alors que, sous d’autres formes, les conditions de leur oppression historique perdurent. Ces tensions entre mémoire et responsabilité se trouvent au cœur du problème.

Finalement, la déclaration des Nations unies se tient à la croisée de deux dynamiques contradictoires. D’un côté, elle participe à un nécessaire travail de reconnaissance historique, cherchant à nommer et à condamner l’une des violences les plus structurelles de la modernité. De l’autre, elle s’inscrit dans une logique institutionnelle qui tend à neutraliser la portée subversive de cette reconnaissance en la réduisant au registre symbolique.

La vraie question n’est donc pas de savoir si l’esclavage des Africains fut une injustice « inhumaine », cela va de soi, mais bien de savoir ce que cette qualification implique. Si elle s’arrête à l’acte de langage, elle demeurera un monument de rhétorique morale, imposante mais inoffensive. Si, en revanche, elle devient le point de départ d’une réflexion radicale sur les héritages du passé et les structures du présent, alors elle pourra prétendre à une véritable puissance de transformation.

Cette ligne de fracture impose une revendication plus radicale encore : la reconsidération du regard historique lui-même. Car ce que les Nations unies ratifient finalement, c’est moins une rupture qu’un ajustement tardif du récit dominant. Ce récit reconnaît l’horreur, certes, mais sans démanteler pleinement les cadres qui l’ont rendue imaginable et acceptable.

L’esclavage racialisé fut un régime de vérité, une production systématique de savoirs destinée à légitimer l’inégalité entre les êtres humains.

Ce point est décisif. Tant que les structures intellectuelles héritées de cette époque comme les classifications raciales, les hiérarchies culturelles implicites, la naturalisation de l’inégalité demeurent actives, la condamnation morale de l’esclavage reste incomplète. Il ne suffit pas de dire que l’esclavage était inhumain ; il faut démanteler les mécanismes par lesquels certains humains ont été, et continuent d’être perçus comme non complètement humains.

Ici, la critique doit se faire plus incisive. Car l’ordre mondial contemporain, malgré ses proclamations universalistes, continue de reproduire des asymétries enracinées dans cette histoire. Flux de capitaux, relations commerciales, régimes migratoires, politiques sécuritaires : tout contribue à maintenir une division du monde où certaines vies comptent plus que d’autres.

Cela exige aussi un déplacement du centre de gravité du discours. La reconnaissance au niveau des institutions, si importante soit-elle, ne peut être l’horizon ultime. Elle doit être retransmise à travers des voix multiples, des connaissances situées, des récits qui excèdent les cadres officiels.

Ce qui est en jeu, c’est donc une opposition fondamentale entre mémoire et pouvoir. Qui est responsable de définir ce que fut l’esclavage ? Qui en détermine les sens, les usages, les limites ? En proclamant une vérité officielle, les Nations unies exercent une forme d’autorité symbolique qui, tout en reconnaissant l’injustice, en circonscrit aussi l’interprétation. Tout cadrage est aussi une limitation.

Le geste véritablement subversif serait donc de refuser de trancher, c’est-à-dire maintenir la blessure de l’histoire ouverte, non par ressentiment, mais par exigence de vérité.

Une histoire réglée trop vite devient neutre ; une mémoire neutre ne dérange plus.

Il ne s’agit pas de nier la valeur de la déclaration, mais de la pousser jusqu’à ses conséquences les plus inconfortables. Si l’esclavage fut bien une injustice d’une telle ampleur, alors il engage une responsabilité qui ne saurait être confinée dans le temps. En ce sens, la déclaration doit être lue comme une ouverture, à condition de refuser de s’arrêter là.

Car, au fond, la question est de savoir si l’humanité est capable de tirer de ses propres abîmes une exigence de justice qui dépasse les simples regrets. Les Nations unies ont nommé l’injustice. Est-ce que le monde qu’elles prétendent représenter est prêt à en assumer toutes les implications ? La question reste ouverte.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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