Pékin entre deux pôles : Moscou ou Washington ?

Pékin entre deux pôles : Moscou ou Washington ? Source: Sputnik
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Les présidents russe et américain se rendront tous deux en Chine en mai pour rencontrer Xi Jinping. Le rédacteur en chef de la revue «La Russie dans les affaires mondiales», Fiodor Loukianov, décrypte l’évolution du positionnement de Pékin dans ses relations avec les deux superpuissances.

En mai, le « triangle stratégique » Russie–Chine–États-Unis sera au centre des discussions. D’abord, le président américain Donald Trump se rendra en Chine, puis Vladimir Poutine rendra visite à Xi Jinping. Les sommets entre les dirigeants des trois puissances mondiales les plus influentes attirent toujours l’attention. D’où une certaine attente : et s’ils parvenaient à un accord sur une question fondamentale, permettant à la conjoncture mondiale de prendre une tournure plus ordonnée ?

Toutes ces attentes sont vaines : le processus de réorganisation du monde est lancé « pour de bon et pour longtemps ». Mais les tournants historiques peuvent être franchis de différentes manières : en faisant preuve de prudence ou en fonçant tête baissée.

Tant la Russie que les États-Unis sont impliqués dans des conflits militaires de grande ampleur, et ce non seulement du point de vue de l’étendue des hostilités (bien que cela soit également le cas), mais surtout en raison de la nature de leurs conséquences sur l’équilibre mondial. La Chine a l’habitude de se distancier de ce genre d’événements militaro-politiques. Désormais, elle mesure de plus en plus combien ils la concernent. Et Pékin révise son attitude vis-à-vis de ce qui se passe sur la scène internationale. C’est du moins ce qui ressort des discussions tenues fin avril à Shanghai, lors de la conférence annuelle russo-chinoise du Club Valdaï.

Le principal axe de cette révision concerne les limites du possible dans le dialogue avec Washington.

En quelques décennies, la Chine s’est transformée en superpuissance, principalement grâce à ses liens économiques calculés mais très étroits avec les États-Unis. La symbiose économique, baptisée au début du siècle « Chinamérique » (technologies et capitaux américains, puissance industrielle et main-d’œuvre chinoises, sur fond de répartition relativement harmonieuse des marchés), était le pilier de la mondialisation libérale.

Les avantages étaient mutuels et considérables. C’est pourquoi il semblait pendant longtemps qu’à défaut de bon sens, au moins la cupidité ne permettrait tout simplement pas de rompre ce système efficace. La Chine partait de ce principe, même si, à la fin des années 2000, il était évident que les Américains étaient de moins en moins satisfaits de la répartition des avantages.

Une interdépendance profonde, accompagnée d'une lutte constante pour s'accaparer les avantages, aurait satisfait les deux parties. Mais le système mondial a atteint un point où les contradictions et les tensions internes, qui s'étaient accumulées pour des raisons objectives, ont pris une tournure décisive. Pendant des décennies, ce système a servi avant tout les intérêts des États-Unis en tant que leader de l’Occident. Son effondrement signifierait pour ses anciens bénéficiaires la perte de leurs avantages. La politique choisie aujourd’hui par Washington semble être la suivante : utiliser la période de transition pour se garantir un maximum d’avance. Son objectif est de créer une marge pour l’avenir, qui permettra de maintenir le plus longtemps possible la supériorité sur les autres. Donald Trump est devenu le « visage » de cette approche, se vantant de la façon dont il dépouille habilement tout le monde autour de lui. Mais cette politique était déjà en place avant lui. Trump a simplement mis ses paroles en pratique.

En substance, cette logique privilégie les gains tactiques aux gains stratégiques, et s’oppose donc à l’approche adoptée par les États-Unis durant l’ordre mondial libéral. Cette dernière impliquait des coûts et des investissements à long terme dans le système international de puissance, qui ont apporté un avantage global à l’Amérique, mais sans porter ses fruits immédiatement.

L’accent est désormais mis sur des mesures radicales visant à maximiser les profits immédiats, même si cela peut entraîner des pertes à long terme. L’idée est probablement de capitaliser rapidement et massivement sur son propre potentiel dans un contexte de turbulences mondiales, afin de réaliser une percée décisive lors de la prochaine étape et de devancer immédiatement tous les concurrents.

Personne n’osera prédire ce qu’il adviendra. Après des débuts abrupts et péremptoires, Trump a déjà atteint ses limites à plusieurs reprises. Cependant, cette manière de fixer des objectifs ne relève ni de son caractère imprévisible ni de ses tendances à la piraterie, mais plutôt d’un comportement rationnel, même s’il est discutable. Les prochains occupants de la Maison Blanche modifieront probablement leur style et s’éloigneront des extrêmes, mais ils poursuivront le même objectif, tel qu’il est dicté par les circonstances objectives. Il n’y aura pas de retour à l’ordre libéral, non pas à cause de Trump, mais parce que la situation mondiale a changé de manière irréversible.

Pour tous les autres (y compris la Chine), cela signifie l’impossibilité fondamentale d’un « grand accord » avec les États-Unis. « Accord » est le mot préféré du président Trump. Mais pour lui, c’est un concept commercial, et il n’est « grand » que lorsqu’il est global et à long terme (la définition habituelle dans le jargon politique international), et lorsqu’il implique des sommes considérables. Et dès qu’une autre opportunité, peut-être plus avantageuse, se présente, l’ancienne peut être abandonnée au profit de la nouvelle. Il ne peut être question d’accords sur l’ordre mondial, du moins pas avant que les États-Unis n’aient accumulé un avantage qu’ils jugent suffisant pour s’assurer une position acceptable.

L’incapacité américaine à conclure des accords sérieux décrite ici n’est pas le résultat d’une malveillance particulière ni d’un orgueil totalement démesuré. C’est, à sa manière, un choix rationnel : il s’agit de savoir comment traverser une période transitoire d’incertitude internationale maximale tout en préservant les bases d’une domination future. Cette dernière demeure un axiome pour la conscience politique américaine. Nul ne sait s’ils y parviendront ou non. Mais puisque les États-Unis ont fait leur choix, tous les autres devront faire le leur. Cela ne concerne pas uniquement ceux qui sont considérés comme les adversaires des États-Unis, mais aussi leurs alliés, et peut-être même en premier lieu. Ceux-ci constituent la première ligne de ceux aux dépens desquels les Américains renforcent leur propre potentiel.

Si les acteurs majeurs en viennent à penser qu’il est impossible de s’entendre avec Washington, leur approche change. Premièrement, le potentiel militaire prend encore plus d’importance en tant que moyen de résister aux pressions. Deuxièmement, l’intérêt pour la coopération s’accroît : il s’agit d’unir les efforts pour bâtir une infrastructure de relations indépendante des États-Unis et à l’abri de leur ingérence. Ce dernier point, évoqué depuis longtemps, semble aller de soi, mais en Chine, on considérait jusqu’alors ces intentions avec prudence. Pékin espérait tout de même trouver un compromis acceptable avec les États-Unis afin de préserver, voire de rétablir, le système garantissant des avantages mutuels, pas pour toujours, mais au moins pour un avenir prévisible. Il semble que cela ne soit plus considéré comme probable.

Les deux prochaines visites en RPC des présidents américain et russe constituent des indices importants. La réunion entre Trump et Xi révélera l’étendue de la marge de manœuvre pour une « trêve » entre des pays qui restent étroitement liés l’un à l’autre tout en éprouvant une méfiance mutuelle, et en estimant que cette interdépendance doit diminuer.

Autrement dit : quels accords mineurs peuvent être conclus, et pour combien de temps, en l’absence de toute chance de parvenir à un accord majeur ? Les discussions de Xi Jinping avec le président russe (qui auront lieu après la visite de Trump) permettront d’évaluer si ces derniers sont prêts à créer leurs propres mécanismes, indépendants des États-Unis. La Russie exprime cette volonté depuis plusieurs années, alors que les Chinois semblent seulement aujourd’hui disposés à franchir le pas. Le mois de mai nous le dira.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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