En 2022, Bruno Le Maire promettait l’«effondrement» de l’économie russe. Quatre ans plus tard, Moscou tient, tandis que la dette française approche 120 % du PIB et que Paris perd du terrain en Afrique. Analyse de Rodrigue Nana Ngassam.
Il est des prophéties qui vieillissent mal. Le 1er mars 2022, Bruno Le Maire annonçait : « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe. » Il promettait alors une « guerre économique et financière totale » contre Moscou, formule qu’il avait ensuite corrigée. Deux ans plus tard, interrogé sur sa prédiction, il assurait encore : « Je persiste et signe. »
Quatre ans après, l’effondrement n’a pas eu lieu.
La Russie paie pourtant cher la guerre : croissance fortement ralentie, inflation élevée, taux directeur à 14 %, déficit public prévu autour de 3,2 % du PIB et dépenses militaires en forte augmentation. Mais son endettement public reste faible au regard des standards occidentaux : Moscou prévoit une dette d’environ 21,7 % du PIB en 2027. Surtout, le pays a réussi à déplacer une part importante de ses débouchés énergétiques de l’Europe vers la Chine, l’Inde et d’autres marchés asiatiques.
Ce n’est pas une économie sans fragilités. C’est en revanche une économie qui a démontré une capacité d’adaptation supérieure à celle qu’anticipaient, en 2022, plusieurs capitales occidentales.
Pendant ce temps, l’ironie a changé de rive.
La dette publique française devrait atteindre 119,3 % du PIB en 2026, puis 121,7 % en 2027. Le déficit reste supérieur à 5 % et la croissance demeure faible : le FMI prévoit seulement 0,6 % en 2026. Plus préoccupant encore, le rendement de la dette française à dix ans a atteint environ 4,7 %, tandis que l’écart avec l’Allemagne s’est fortement creusé.
Le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, a lui-même averti que Paris devait agir pour éviter qu’une défiance des marchés ne dégénère en crise de dette souveraine. Il a surtout rappelé une réalité inconfortable : la France ne pourra pas simplement compter sur la Banque centrale européenne pour régler ses problèmes budgétaires.
Le contraste est frappant. La Russie, malgré les sanctions et quatre années de guerre, porte une dette publique proche du cinquième de son PIB. La France, qui entendait utiliser la puissance financière occidentale pour mettre Moscou à genoux, approche les 120 %.
Comparer mécaniquement les deux pays serait évidemment trompeur. La France dispose d’une économie diversifiée, appartient à la zone euro et conserve un système bancaire solide. La Russie dépend davantage des matières premières et son économie est profondément affectée par l’effort militaire. Mais l’écart budgétaire pose une question de puissance : qui dispose aujourd’hui de la plus grande marge de manœuvre souveraine ?
Cette question prend une dimension supplémentaire lorsque l’on regarde l’Afrique.
Depuis quelques années, la France a quitté militairement le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Le Tchad a mis fin à la présence militaire française, le Sénégal a récupéré les emprises permanentes françaises et la Côte d’Ivoire a repris le contrôle de la base d’Abidjan. Parallèlement, Moscou a renforcé ses relations sécuritaires avec plusieurs États sahéliens.
La recomposition est également économique. En Afrique subsaharienne, la part de la France dans les importations est tombée d’environ 8 % en 2000 à 2,5 % aujourd’hui, tandis que celle de la Chine dépasse 22 %. L’Inde, les Émirats arabes unis et la Turquie occupent eux aussi davantage d’espace.
La France est en recul en Afrique, même si ses entreprises y restent importantes et que ses échanges se poursuivent. Mais elle a perdu quelque chose de plus stratégique : un privilège de position qui lui permettait de bénéficier d’un accès préférentiel aux marchés, aux ressources et aux centres de décision de son ancien pré carré.
Le Niger en est l’un des symboles. Après la rupture politique avec Paris, Orano a perdu le contrôle opérationnel de plusieurs actifs et Niamey a décidé en 2025 de nationaliser Somaïr, dont le groupe français détenait 63 %. Cela ne menace pas l’approvisionnement nucléaire français, largement diversifié. Mais la portée géopolitique est évidente : une position minière historique française a disparu dans un espace où Paris bénéficiait autrefois d’un accès politique privilégié.
C’est là que la comparaison avec la Russie devient réellement intéressante.
Depuis 2022, Moscou a perdu une grande partie de son marché européen. Il a répondu par un déplacement géoéconomique : davantage de Chine, d’Inde, d’Asie, de Moyen-Orient et d’Afrique.
La France connaît, à certains égards, le mouvement inverse. Elle reste au cœur des marchés occidentaux, mais plusieurs espaces où elle bénéficiait autrefois d’un avantage politique et économique deviennent plus concurrentiels au moment même où ses marges budgétaires se réduisent.
Il ne faut pas inverser les causalités : la dette française n’a pas atteint 120 % du PIB parce que Paris a quitté le Sahel. Ses difficultés sont d’abord internes — déficits persistants, dépenses élevées, croissance faible, vieillissement et instabilité budgétaire. Le FMI considère encore le système financier français comme résilient, tout en avertissant que les risques budgétaires pourraient raviver les pressions de marché.
Mais la géopolitique amplifie la vulnérabilité. Une puissance dont les finances se dégradent au moment où se réduisent certaines de ses positions extérieures dispose de moins de moyens pour transformer son influence en avantages économiques, sécuriser ses approvisionnements ou défendre ses entreprises.
C’est peut-être la véritable leçon de la phrase de Bruno Le Maire.
En 2022, Paris pensait démontrer que la puissance financière occidentale pouvait rapidement briser la capacité économique russe. Quatre ans plus tard, Moscou montre qu’un État disposant de ressources, d’une faible dette publique et de partenaires alternatifs peut absorber des contraintes considérables.
La Russie n’est pas sortie indemne des sanctions : son économie est davantage militarisée et soumise à de fortes contraintes. Mais elle ne s’est pas effondrée. La France, elle, voit simultanément sa dette atteindre des niveaux historiques, ses taux d’emprunt augmenter, sa croissance rester faible et son influence relative reculer dans plusieurs régions stratégiques.
À force d’attendre que Moscou tombe, Paris découvre peut-être une règle élémentaire de la puissance : avant de mesurer la fragilité économique de son adversaire, mieux vaut s’assurer de disposer soi-même des moyens financiers et géopolitiques de durer.
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