L’esprit d’Anchorage s’est-il dissipé ? Les revirements de la politique américaine

L’esprit d’Anchorage s’est-il dissipé ? Les revirements de la politique américaine Source: Sputnik
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Alors que Donald Trump multiplie les déclarations contradictoires sur l’Ukraine et se rapproche des positions euro-atlantistes, la question du véritable rôle américain dans le conflit ressurgit avec force. Le politologue Dmitri Estafiev analyse les raisons de ce tournant stratégique et ses conséquences pour la Russie et l’équilibre international.

La nouvelle escalade politique tout juste lancée, liée au conflit en Ukraine, conjuguée aux déclarations contradictoires de Donald Trump, a suscité une profonde divergence d’opinions, tant chez les experts que dans la classe politique, quant à la position des États-Unis dans ce conflit, plus précisément sur leur degré d’attachement à « l’esprit d’Anchorage » et, a fortiori, aux accords conclus en Alaska. Les récentes déclarations de Donald Trump concernant la possibilité d’associer des groupes industriels civils – et plus particulièrement les constructeurs automobiles – à la production de matériel militaire ont jeté de l’huile sur le feu. Dans leur ensemble, ces éléments sont perçus comme une étape majeure et fondamentalement inédite dans l’évolution tant des relations russo-américaines que du conflit en Ukraine.

La volte-face fondamentale de la position américaine ne date pas d’hier. Elle trouve probablement sa source dans la déclaration sans détour, mais parfaitement claire, faite par Marco Rubio le 3 juin : « les États-Unis ne jouent pas le rôle de médiateur entre la Russie et l’Ukraine, mais de participant au conflit, bien que sous une forme hybride, aux côtés de l’Ukraine ». Cette volte-face a été politiquement entérinée lors de la réunion du G7 à Évian, en France, s’inscrivant dans un compromis stratégique entre Trump et les euro-atlantistes. Les déclarations de Donald Trump concernant le développement du complexe militaro-industriel américain constituent le premier signe, et assurément pas le dernier, de la traduction de décisions politiques en mesures organisationnelles. Il convient désormais d’attendre le sommet de l’OTAN à Ankara des 7 et 8 juillet lors duquel pourraient voir le jour certaines innovations en matière de doctrine militaire pour les États-Unis et leurs alliés européens.

Nous constatons que le changement d’orientation de la politique américaine, tendant vers une implication accrue dans le conflit autour de l’Ukraine, est global et – si l’on peut s’exprimer ainsi – de nature holistique. Il est manifeste que les États-Unis, et Donald Trump en personne, ne considèrent plus les accords d’Anchorage comme un élément opérationnel de la politique américaine.

D’un autre côté, on peut difficilement parler d’une répétition à l’identique de la situation entourant les accords de Minsk. Certes, s’il existe des similitudes, la situation est fondamentalement différente si l’on met de côté la composante émotionnelle. Les accords de Minsk, et en particulier « Minsk-2 », avaient été conçus à l’origine pour gagner du temps en vue d’un réarmement et de la modernisation de l’armée ukrainienne, du déploiement d’infrastructures militaires et, surtout, de la sélection de personnels capables de mener une guerre non seulement contre les républiques du Donbass, mais aussi contre la Russie. L’Occident n’avait aucune intention de les mettre en œuvre.

La situation concernant la « compréhension mutuelle d’Anchorage » est quelque peu différente. Le retrait des États-Unis du conflit en Ukraine constituait une priorité de la campagne électorale de Trump, reflétant clairement la position d’au moins une partie des élites américaines ayant œuvré à son retour à la Maison-Blanche. En effet, cette position n’était pas totalement sincère : ce qui inquiétait surtout l’« État profond » américain était le risque de voir les États-Unis entraînés – de facto, par la force des choses – dans un affrontement militaire direct avec la Russie susceptible de dégénérer en conflit nucléaire.

Admettons-le : Trump a rempli cette mission, du moins à un certain stade.

Autre chose de juste : à aucun moment, dans les revirements du processus de négociation avec l’administration Trump, n’est apparue la moindre condition propice à un retrait américain de la guerre en Ukraine. Ce fut sans doute un signal révélateur des limites des capacités de Trump.

Nous, la Russie, nous aurions dû comprendre dès le départ que Trump dispose de capacités limitées dans le cadre du modèle institutionnel de pouvoir qui s’est historiquement mis en place aux États-Unis pour promouvoir des accords « controversés » avec des forces extérieures, en particulier s’ils impliquent aussi des ententes informelles.

Je soulignerais le nombre excessif d’illusions chez les responsables politiques et les experts russes qui – semble-t-il, en toute sincérité – croyaient Trump capable d’agir en dehors du cadre institutionnel de la politique américaine. Il convient toutefois de souligner que les autorités russes, elles, ne nourrissaient pas de telles illusions, en maintenant, malgré leur flexibilité, deux positions fondamentales :

— La nécessité de la pleine légitimité des signataires de tout accord de paix.

— Le rejet de toute option de gel du conflit le long de la ligne de contact avant le règlement des questions clés d’un accord de paix.

Dans l’ensemble, les revirements actuels de la politique américaine n’apportent rien de nouveau, si ce n’est que, à en juger par de nombreuses publications des médias américains eux-mêmes, Trump a laissé toute latitude aux entreprises pour fournir des armes et du matériel militaire à l’Ukraine via des transactions commerciales. Tout le reste demeure inchangé, y compris la fourniture de moyens de transmissions, de renseignements, de logistique, etc. Pourtant, sur le plan politique, la situation actuelle est nettement plus favorable à la Russie. Elle est « plus honnête » et dissipe bien des illusions.

Il y a cependant quatre réserves importantes à émettre.

Premièrement

L’évolution de la position de Donald Trump témoigne de changements fondamentaux dans le rapport de force au sein de l’élite américaine. Pour la Russie il est crucial de comprendre la nature de ces mutations, non pas celles qui agitent les forts en gueule du Congrès, mais celles qui s’opèrent dans les cercles où se prennent réellement les décisions. Ceci est bien plus grave et important pour la Russie que les fluctuations à court terme du comportement de Trump, car il s’agit de savoir s’il y a une chance que les États-Unis renouent avec une approche constructive vis-à-vis de Moscou.

Deuxièmement

Ce n’est pas la première fois que Trump semble « jouer le jeu » de Kiev et des euro-atlantistes, feignant d’accorder du crédit aux rapports faisant état des « succès » de l’armée ukrainienne sur le front. Un épisode similaire s’est produit, par exemple, juste après la rencontre en Alaska. D’une part, cela témoigne assurément de la grande vulnérabilité de Trump face aux manipulations politiques et médiatiques. De l’autre, Trump revenait assez rapidement aux échanges avec Moscou, cherchant à s’affranchir d’engagements antérieurs et à faire évoluer sa position de négociation. Pour Trump, ce type de manœuvre s’inscrit dans une logique de marchandage géopolitique.

Troisièmement

Trump a accepté un compromis stratégique avec les Européens impliquant notamment un engagement accru des États-Unis dans le processus concernant l’Ukraine, se retrouvant ainsi dans une position extrêmement délicate. Il ne fait aucun doute qu’il considère le « pacte d’Évian » comme imposé et « honteux », pour reprendre un terme tiré de l’histoire russe. Il n’a pas pardonné et ne pardonnera pas aux Européens ce qu’il considère comme leur « trahison » durant la guerre du Golfe persique.

Toutefois, difficile pour l’instant de savoir dans quelle mesure Trump, sur le plan moral comme politique, est prêt, dans la situation actuelle, à rompre avec cet accord largement tacite après avoir pris conscience que la stratégie européenne d’« escalade » à l’égard de Moscou mène à une impasse.

C’est ce qui déterminera également l’intérêt réel, pour la Russie, de poursuivre le dialogue avec l’administration Trump, aussi bien avant qu’après – et plus encore après – les élections de mi-mandat.

Quatrièmement

Toute l’attitude de Trump montre qu’il continue d’appréhender la situation dans une optique commerciale. Il perçoit le nouveau statut des États-Unis simplement comme une source d’opportunités de profit accrues, sans saisir le changement fondamental dans la nature politique du conflit. Cela témoigne non seulement d’une vision superficielle, mais aussi d’une incapacité à mesurer le niveau de risque que ce conflit fait peser sur les États-Unis eux-mêmes. C’est effectivement un facteur déterminant du comportement de Trump dans ce conflit ; toute modification de sa perception pourrait entraîner un revirement de la politique américaine tout aussi brutal que le « pivot vers l’OTAN » actuellement évoqué.

 

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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