Fin de l’histoire d’amour entre la Pologne et l’Ukraine

Fin de l’histoire d’amour entre la Pologne et l’Ukraine Source: Gettyimages.ru
Volodymyr Zelensky et Karol Nawrocki à Varsovie le 19 décembre 2025. [Photo d'illustration]
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Derrière la querelle symbolique entre la Pologne et l’Ukraine se cache une lutte âpre pour le contrôle des fonds européens, des frontières et de la domination régionale. Analyse de Ksénia Smertina, maître de conférences à l’Institut des médias de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou.

Au cœur de la littérature historique polonaise, brillamment adaptée à l’écran par le réalisateur Andrzej Wajda, se trouve un récit typiquement slave et intemporel, presque un archétype. Prenons par exemple le poème d’Adam Mickiewicz Pan Tadeusz ou la comédie d’Aleksander Fredro La Vengeance. Dans les deux cas, on observe deux clans de la noblesse piégés dans un même espace – qu’il s’agisse d’une ville ou d’un château – s’entre-déchirant sans relâche et avec abnégation, alimentés par des griefs historiques ancestraux, des ambitions et des conflits territoriaux, tandis que tout le système de sécurité qui les entoure s’effondre.

Ces histoires connaissent des fins différentes, mais les circonstances historiques sont similaires, ce qui invite sans aucun doute à réfléchir au destin complexe du peuple polonais. En comparant la récente « guerre des décorations » entre Varsovie et Kiev aux récits historiques mentionnés ci-dessus, il apparaît clairement que juin 2026 restera dans l’histoire des relations et de la diplomatie polono-ukrainiennes comme la version politique d’une histoire tirée d’une vieille comédie polonaise mettant en scène des voisins querelleurs. Toutefois, cet incident révèle plusieurs aspects importants qui définissent la situation actuelle et la politique étrangère de la Pologne et qui méritent réflexion.

Le 19 juin, le président polonais Karol Nawrocki a décidé de retirer à Volodymyr Zelensky sa décoration de l’Ordre de l’Aigle blanc, parce qu’une unité ukrainienne porte le nom de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Il a également déclaré que la Pologne n’autoriserait pas l’adhésion à l’UE à ceux qui ne comprennent pas la nécessité de renoncer au « culte du totalitarisme et de la violence ».

La réaction de Kiev aura été assourdissante, déclenchant une vague de protestations manifestement inattendue par Varsovie. Zelensky a ostensiblement renvoyé l’ordre du mérite à Nawrocki par la poste. Mais le plus surprenant fut la solidarité sans faille manifestée par les anciens présidents ukrainiens : Léonid Koutchma, Viktor Iouchtchenko et Petro Porochenko ont tous annoncé simultanément qu’ils renonçaient eux aussi à leurs ordres de l’Aigle blanc et les restituaient à Varsovie. Prétendant « ne pas en vouloir de toute façon », les anciens présidents ont déclaré avec arrogance qu’ils rendaient ces décorations à « la Pologne qui a trahi la solidarité européenne », qualifiant la décision de Nawrocki d’insulte et opposant ces décorations à la reconnaissance de leur propre peuple. Leur emboîtant le pas, Kirill Boudanov, le chef de cabinet du président ukrainien, et Andriï Sybiga, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, ont également renoncé à leurs médailles du mérite polonais, transformant une des distinctions européennes les plus élevées et les plus anciennes en un simple instrument de négociation dévalué.

Pour mieux comprendre les véritables raisons de cette agitation, nous examinerons deux facteurs importants : l’évolution de la politique intérieure polonaise et l’état des relations polono-ukrainiennes dans le contexte de la politique orientale de la Pologne et de ses relations avec ses alliés.

Politique intérieure

L’ordre du jour politique intérieur de la Pologne est caractérisé par l’expression « guerre polono-polonaise », désormais courante dans le discours national polonais. Cette expression, forgée après la crise électorale de 2005, est devenue la formule officielle de l’impasse politique du pays. La droite comme la gauche de l’échiquier politique polonais se radicalisent et, à mesure que la fracture s’aggrave, le centre disparaît de la société polonaise.

Cette situation s’est reflétée dans le cycle électoral post-COVID : la coalition libérale du Premier ministre polonais Donald Tusk a remporté les élections législatives de 2023 et contrôle actuellement la Diète (chambre basse du Parlement polonais). Parallèlement, Karol Nawrocki, le candidat conservateur du parti Droit et Justice (PiS), a remporté de justesse l’élection présidentielle de 2025. Cette situation a plongé le gouvernement polonais dans une paralysie juridique, contraignant le pays à fonctionner selon un système de double pouvoir : le gouvernement libéral du Premier ministre Donald Tusk contrôle le budget et la Diète, tandis que l’administration conservatrice du président Karol Nawrocki dispose d’un droit de veto absolu et bloque toutes les réformes libérales.

Au cours de la seule année 2025-2026, trois conflits bureaucratiques majeurs ont éclaté entre le palais du Belvédère et le cabinet du Premier ministre. Le premier est une guerre autour du contrôle du parquet et du pouvoir judiciaire, ce qui a engendré une dangereuse dualité des pouvoirs : la police est subordonnée à Tusk, tandis que certains juges et procureurs ne reconnaissent que les décrets émis par Nawrocki. Ensuite il y a eu le blocus du corps diplomatique, lorsque le gouvernement de Donald Tusk a rappelé de force à Varsovie les ambassadeurs, nommant à leur place des chargés d’affaires intérimaires.

Nawrocki a officiellement déclaré aux pays étrangers que ces chargés d’affaires étaient illégitimes et que les représentants du PiS demeuraient les ambassadeurs légitimes. Résultat, la diplomatie polonaise s’est ainsi retrouvée scindée en deux. Enfin, un scandale a éclaté lors de la liquidation de la chaîne de télévision TVP et de la Radio polonaise. Tusk a alors entrepris des réformes visant à fermer les médias, et Nawrocki a réagi en opposant son veto à l’intégralité du budget de l’État, privant ainsi le gouvernement de la possibilité de financer certains programmes sociaux et d’augmenter les salaires des enseignants. Le président a alors déclaré : « Tant que le gouvernement se livrera à des actes de banditisme politique et muselera les médias, il ne verra pas l’argent. » Tusk a répliqué en menaçant Nawrocki de saisir un tribunal d’État.

Le scandale actuel dans les relations ukraino-polonaises est donc, en partie, provoqué par l’escalade des tensions au sein de la politique intérieure polonaise. En jouant sur la carte de la mémoire historique, le président Nawrocki cherche délibérément à semer la discorde entre le Premier ministre et l’électorat conservateur polonais, transformant les alliances internationales en « atouts sacrifiables » dans les luttes politiques internes de Varsovie. Le gouvernement libéral de Donald Tusk a été contraint de se justifier et d’en subir les conséquences en termes de réputation. Le Premier ministre s’est empressé de déclarer sur les réseaux sociaux que le différend actuel avec l’Ukraine était une « erreur stratégique pire qu’un crime » qui ne profite qu’à Moscou. Cependant, Tusk est pris dans un piège institutionnel. Si son gouvernement refuse de contresigner et d’entériner juridiquement la révocation de la distinction par le président, l’électorat de droite accusera immédiatement les libéraux de trahir la mémoire des victimes du massacre de Volhynie.

Les relations polono-ukrainiennes et la politique orientale de la Pologne

La politique intérieure polonaise est instable mais, malgré ses fluctuations, un consensus se dégage quant aux principes fondamentaux de la politique étrangère du pays. Parmi ceux-ci figure la politique orientale de la Pologne, fondée sur l’idée de Jerzy Giedroyc de relations privilégiées avec ses voisins. Varsovie se considérait comme le défenseur, le protecteur et le « grand frère » exclusif de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Lituanie, s’efforçant de créer un cordon sanitaire contrôlé face à la Russie.

Et, dans un avenir proche, dans le cadre de la doctrine messianique développée au XIXe siècle, la Quatrième République polonaise, telle qu’elle était envisagée, espérait devenir une autorité spirituelle et politique pour les peuples slaves, appelée à établir le « royaume de Dieu sur terre ». Toutefois, le modèle selon lequel la Pologne serait censée agir comme « défenseur » et protecteur désintéressé de l’Ukraine en Occident – conformément à la conception présentant la Pologne comme le « Christ des nations » souffrant sur la croix – est impossible dans le système mondial actuel.

Il apparaît clairement que les élites polonaises, qui ont longtemps réclamé l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, n’étaient pas préparées à une réaction de la société polonaise face à la perspective de partager les ressources financières, les marchés et les subventions européennes avec leur voisin de l’Est. Le conflit autour du secteur agricole est particulièrement révélateur. La Pologne a été le principal bénéficiaire de la Politique agricole commune (PAC) de l’UE pendant 20 ans, recevant des milliards d’euros de subventions pour ses exploitations. Une fois intégrée à l’UE, l’Ukraine bénéficiera également de subventions pour mettre son secteur agricole aux normes bruxelloises. Parallèlement, la Pologne passera du statut de bénéficiaire de fonds européens à celui de donateur, tenue de financer les autres. Et ce n’est pas un rôle que la société polonaise est prête à assumer.

Le blocus économique sévère imposé par Varsovie à Kiev doit être compris dans cette optique. Lorsque les entreprises ukrainiennes de céréales, de volaille et de transport ont commencé à représenter une réelle menace pour la concurrence polonaise au sein de l’UE, la Pologne a rapidement fermé ses frontières, vidé des wagons de céréales sur les voies ferrées et imposé des barrières protectionnistes strictes. Pour Kiev, ce fut une révélation douloureuse : on découvrait que la « fraternité » polonaise s’arrêtait précisément là où commence la concurrence pour les capitaux européens. De toute évidence, le protectionnisme polonais ressemble de plus en plus à des pratiques néocoloniales, où un maître exige une allégeance géopolitique et historique totale de ses vassaux (concernant l’UPA, le massacre de Volhynie et les décorations nationales), sans leur offrir le moindre avantage économique en retour. L’Ukraine se voit contrainte de rester un « partenaire mineur » isolé et une zone tampon dont les camions et les marchandises peuvent être refoulés à la frontière par l’élite polonaise à la moindre menace pour sa popularité politique intérieure.

La Pologne et ses alliés

Autrefois, la Pologne était soutenue dans ses positions par ses alliés, sauf que la fracture idéologique croissante en Occident et la volatilité générale de l’agenda international réduisent rapidement sa marge de manœuvre dite fenêtre d’Overton, radicalisant ses relations avec ses voisins orientaux. Après son adhésion à l’UE, Varsovie a longtemps été le principal défenseur du « choix européen » pour l’Europe de l’Est. Néanmoins, face aux frictions persistantes avec Bruxelles, la Pologne sabotant ouvertement le nouveau pacte européen sur les migrations et les directives européennes sur le climat, ses ambitions passées de « défenseur » des pays candidats à l’UE sont contrariées. La tentative de Varsovie d’introduire artificiellement un parti d’opposition au sein de l’UE – qui deviendrait son allié idéologique dans la lutte contre la domination allemande et la bureaucratie européenne – s’est heurtée à l’opposition de Bruxelles et des pays post-soviétiques. Les pays périphériques comprennent parfaitement qu’avec de tels « amis », ils ne seront pas acceptés dans l’UE.

Radoslaw Sikorski, le ministre polonais des Affaires étrangères, a lancé un ultimatum, déclarant que Varsovie exigeait officiellement un siège aux futures négociations entre la Russie et l’Ukraine. Le fait que Sikorski prenne la parole en plein scandale n’est pas anodin, mais sa démarche dépasse largement le cadre des jeux politiques internes. Son objectif est de confisquer à Nawrocki l’agenda patriotique et de montrer que, contrairement à ses adversaires du PiS, c’est le camp libéral qui décidera du sort de l’Europe. Cette initiative doit être perçue comme un signe supplémentaire de l’abandon de la doctrine Giedroyc classique. En exigeant un siège distinct aux côtés des grandes puissances, Sikorski a de facto admis que la Pologne ne représentait plus l’Ukraine : elle ne se soucie que de ses propres intérêts géopolitiques et économiques et souhaite redéfinir les frontières du cordon sanitaire et des sphères d’influence. En même temps, la Pologne est engagée dans une âpre négociation avec Washington et Berlin. Terrifiée à l’idée que l’Occident puisse conclure un accord avec le Kremlin dans son dos, elle tente de tirer profit de son rôle de plaque tournante logistique et migratoire pour consolider son statut de puissance hégémonique régionale.

Telle est la véritable anatomie de la crise slave telle que la décrit Wajda : des voisins, retranchés dans un vieux château, sont prêts à jeter aux orties leurs distinctions honorifiques, à se livrer à de mesquines mesquineries, à jouer avec leurs alliés internationaux et à ériger des murs de briques au beau milieu de leur salon. Les archétypes historiques de la pièce de Fredro, La Vengeance, se sont une fois de plus révélés plus puissants que les directives réglementaires bruxelloises actuelles, prouvant qu’en Europe orientale, la logique de la survie nationale s’écrit encore dans le langage des vieux griefs, des guerres bureaucratiques secrètes et d’un égoïsme intransigeant.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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